Quel plaisir que celui d’ouvrir un bouquin pour la première fois. L’odeur du livre neuf, de l’encre à l’huile récemment couchée sur le papier… La reliure que l’on lorgne d’un œil amoureux, le doux ruban de satin qui fait office de signet et que l’on caresse tel on le ferait le pétale d’une calendula. Ah, la tranche dorée qui, sans garantir de façon infaillible la richesse et la qualité littéraire, aguiche tout de même les sens et laisse présager le meilleur. Elle se trouve par les pupilles en silence savourée, lorsque les regards détournés en offrent l’opportunité.
À la tranche dorée, peut-être préfèrerez-vous une édition in-octavo, pour laquelle vous prendrez un plaisir divinement pervers à inciser de votre couteau chacune des bordures de pages pour les séparer afin d’en permettre la lecture. Chaque paragraphe est ainsi mérité suite à un duel ; le cavalier en vous a remporté les épreuves, le livre vous accepte. Vous avez mérité le fusionnement du contenu de ses pages avec votre monde intérieur et ses propres interprétations.
On a cru dénoter une inquiétude venant des maisons d’éditions face au phénomène du livre électronique, et également la plus grande facilité à faire le passage de l’information via le Web. Les gens auraient-ils réellement tendance à accepter de faire la lecture sur un moniteur d’ordinateur ou sur un assistant digital quelconque ? Que dorment tranquilles les écrivains, les éditeurs et les imprimeurs. Nul système d’affichage, fut-il composé des cristaux liquides les plus précis ou du plasma le plus brillant, ne remplacera le formidable plaisir de tenir entre ses mains un livre, d’ainsi en conjuguer la sensation tactile avec chaque centimètre carré de pulpe d’épinette ou de cyprès ayant servi à sa fabrication. Rien d’ailleurs ne se substitue à l’acte de faire l’amour au livre avec celui des hémisphères de votre cerveau qui est le gauche.
Les poésies complètes d’Émile Nelligan, regroupées sous une rigide couverture à facture ancienne, deviennent un objet de fantasme. En témoigne votre pouce, qui laisse son empreinte sur toutes les surfaces que vous lui faites rencontrer, après avoir été apposé sur une zone sensible de la couverture, qui ne laissait pas deviner qu’elle puisse s’avérer être couverte d’une encre tachante. La reliure, supportée par une bande de tissu, est une denrée rare et un vestige affirmé du métier de relieur, dont le nombre d’artisans est en déclin. Je souhaite à tous d’avoir l’opportunité de tenir entre leurs mains un ouvrage semblable afin qu’ils puissent en réaliser l’inestimable valeur, ainsi que l’impressionnante quantité d’énergie qui aura été nécessaire pour le mettre au monde.
